Voici une page consacrée à une chanson
interprétée par Leonard Cohen dans l'album "Songs from a room".
Il s'agit de "The Partisan", parfois
appelée "The song of the French partisan".
Cette chanson est en effet une adaptation de la "COMPLAINTE DU PARTISAN",
écrite à Londres en 1943 par Emmanuel d'Astier de la Vigerie (surnommé
"Bernard" dans l'armée des ombres") et Anna Marly pour la musique.
Je vous propose d'écouter en RA le
commentaire historique sur cette chanson, dit par Claude Dauphin.
Extrait du LP "L'encyclopédie sonore :
Les chants de la Résistance et de la Libération"; Librairie Hachette 320 E
847.
Cette chanson rescapée de la DCA est devenu une chanson populaire dans les années 50.
Elle est désormais moins connue que le
presque homonyme "Chant des Partisans" de Kessel et Druon. Cette dernière fut
notamment "relancée" par le discours d'André Malraux de 1964 (transfert des
cendres de Jean Moulin au Panthéon de Paris).
Finalement, Leonard Cohen redonna vie à
"La complainte..." en 1969, avec sa version ("The partisan"), où il a
mêlé la version anglophone de Hy Zaret à quelques vers originaux, chantés directement
en français.
Hy Zaret fut le premier à déposer un
copyright (via l'éditeur Raoul Breton) pour la chanson de Marly et D'Astier; il avait
entendu "la complainte" sur les ondes de la BBC; il est probable que cette
dernière n'a pu lui fournir que le nom de la chanteuse, Anna Marly, venue dans les
studios anglais pour l'enregistrement, D'Astier ayant d'autres chats à fouetter que
déposer un copyright.
C'est donc probablement pour cette raison que
le crédit fut longtemps réservé à Zaret (la traduction anglaise) et Marly (pour les
paroles françaises et la musique).
Au final, et comme on peut le voir dans la
version la plus récente que je connaisse, celle d'Anna Prucnal, la vérité est :
La complainte du Partisan :
paroles
: Emmanuel d'Astier de la Vigerie dit "Bernard"
musique
: Anna Marly
The (song of the French) Partisan
paroles
: E. d'Astier de la Vigerie, adaptation Hy Zaret
musique
: Anna Marly
Ed.
Raoul Breton.
On note aussi (voir tout en bas) que l'adaptation de Zaret comprend une strophe de moins
que l'original, la strophe suivante ayant été éludée :
Personne ne m'a demandé
D'où je viens et où je vais
Vous qui le savez
Effacez mon passage.
Joan Baez la réintroduira dans sa propre version
Leonard a souvent dit que l'adaptation de
Zaret avait accompagné les veillées des colonies de vacances ou camps de jeunes auxquels
il participa.
Les biographies autorisées nous apprennent que Leonard a
connu cette chanson vers 1950, au camp Sunshine, en lisant The People's Songbook.
Il a été sensible à cette possibilité d'alimenter un
combat par la chanson, que ce soit au moment du combat, comme le "Partisan" (à
l'adresse des nazis), ou après le combat comme "Viva la quince brigada" de Pete
Seeger (à l'adresse des enfants de la guerre civile espagnole) pour en perpétuer
l'esprit.
Plus tard, Leonard a dit "Une idée curieuse s'est un jour formée en moi, je me suis dit
que les nazis ont été renversés par la musique ".
C'est probablement avec un recueil de ce type (ou peut-être dans sa
version "Canadienne", voir ci-dessous) que Leonard apprit la chanson. Il s'agit du fameux "People's Songbook"
dans son édition de 1948, compilé par Alan Lomax
(on remarquera au passage le lien que l'on peut faire là entre Leonard et Graeme Allwright, ayant tous deux puisé une partie
de leur inspiration chez le jeune Lomax).
Je reproduis ci-dessous la couverture extérieure et intérieure du recueil
(Collection personnelle).
On peut voir dans ce recueil que la chanson est classée dans le thème "World Freedom Songs"
("Chants Universels de Liberté" pourrait-on traduire), à coté de "La Marseillaise" et surtout "Kevin Barry",
chanson irlandaise de 1916, que Cohen chanta en concert lors de sa tournée britannique de 1972. Je reproduis ci-dessous la partition
originale contenue dans le recueil, avec les crédits accordés à Hy Zaret pour l'adaptation anglaise. On retrouve au passage
la deuxième strophe originale, délaissée par Leonard.
Quoi qu'il en soit, le succès fut largement au rendez-vous dans notre pays, et à ma
connaissance deux chanteuses (par ailleurs primées à l'Eurovision) reprirent la version
(en quelque sorte remixée) de Leonard : Isabelle Aubret (voir la section "reprises
en français") et Esther Ofarim (lauréate de l'Eurovision en 1963).
Le 45 t d'Isabelle Aubret fait même un
étrange pied de nez à Anna Marly en annonçant : "Isabelle Aubret interprète le
succès international de Leonard Cohen".
La version d'Esther Ofarim est une très belle
version, au moins quand à l'arrangement musical, qui nous rend le
"souffle du vent sur les tombes", et les sirènes de l'état de guerre.
Joan Baez en a également donné sa version,
dans son album "Come from the shadows", de 1972 (A&M records AMLH 64339).
Comme on le voit, le titre de l'album est également le dernier vers du
"Partisan"; sa version est par ailleurs considérablement remaniée, avec la
réintroduction de la strophe "oubliée":
No one ever asks me
Who i am or where i'm going
But those of you who know
You cover up my footprints.
Leonard a repris cette strophe dans le concert de Warsaw (Varsovie) de 1985,avec en prime
le dernier vers de cette néo-strophe chantée en français: "Effacez mon
passage!".(on remarquera le soin que Leonard apporte à l'écoute de ses différents
"coveristes").
Un changement de vers ,"I took my gun and vanished" devenant "Into
the hills I vanished"; rien d'étonnant à ce que "la passionaria de la
paix" ait préféré gommé le "gun".
Une strophe est rajoutée à la fin,en grec,en hommage à tous les démocrates grecs et à
Mélina Mercouri en particulier. La chanson lui est d'ailleurs dédiée.
La version de Buffy Ste Marie (LP 30 cm Vanguard 519 034,"She used to wanna be a
ballerina") est plus "indienne", plus "sauvage" que celle de
Joan; comme dans la version d'Anna Marly, on a l'impression de se trouver face à un
chanteur seul avec sa guitare, devant un feu de bois; Buffy reprend les sifflements
inauguraux et finaux, que l'on retrouve dans la "V.O" d'Anna Marly; elle fait
aussi quelques modifications aux originaux, tant de Bernard que de Zaret:
J'ai changé cent fois de nom
J'ai perdu femme et enfants
Mais j'ai tant d'amis
J'ai le ciel entier
au lieu de "La France entière".
C'est une vision tres mystique du
"Partisan"; de la même façon, Buffy fond l'humanité entière dans le combat
des partisans, hommes et femmes: I've changed my name so often
I've lost my man and children... au lieu de "my wife"....
Il faut rappeler que "partisan" considéré comme nom, n'a pas de genre, ni en
français, ni en anglais. Il est "légitime" de considérer cette complainte
comme un chant d'humain, plus que comme un chant de guerrier; la Résistance, comme dans
tous les pays n'est pas une affaire d'hommes mais de peuple, et n'oublions pas le choix de
laisser l'interprétation historique à Anna Marly.
On le voit, "The Partisan", plus humblement que "Le chant des
partisans" nous arrive aujourd'hui avec un parcours digne de chansons de légende;
après avoir failli rester comme un succès de transmission orale, la chanson a finalement
échappé à l'orphelinat, d'auteurs toujours méconnus mais crédités.
Elle possède une nature moins martiale, moins
sanguine que le presque homonyme "Chant des Partisans"; le titre à lui seul
nous montre sa différence: le "Chant des Partisans" est un chant d'émulation
(cf la version remix de 1998: "Motivés,Motivés..."), de corps,d'union,ayant eu
la vocation d'unifier les différents réseaux de Résistance (d'où le choix de cette
chanson pour le transfert des cendres de Jean Moulin, l'unificateur des réseaux au sein
du CNR).
La "Complainte du Partisan est au
contraire le chant d'un être, confronté à ses seules douleurs, difficultés, espoirs,
et finalement certitudes; c'est un chant que le poète et le chanteur ont envie de
s'approprier, car ils doivent sûrement y trouver un souffle qui puisse en partie motiver
leur travail.
Et ils ne s'en privent pas, on l'a vu: Joan et
Buffy; cette chanson est devenue "l'auberge espagnole" des
folksingers.
Dans cette auberge un italien s'est d'ailleurs
introduit: Daiano, qui chante dans sa version du Partisan "J'ai
l'Italie entière" au lieu de "J'ai la France entière".
Je suis tres intrigué par le fait suivant: le dernier vers de la version originale,
"Nous rentrerons dans l'ombre" est "traduit" en "Then
we'll come from the shadows", soit "Puis nous sortirons de l'Ombre",
c'est à dire l'inverse du sens supposé de la version originale.
Si l'on assimile la situation de résistance
d'un peuple à un combat dans l'ombre, il est vrai que la version originale est un peu
curieuse; on s'attendrait plus volontiers à une sortie de l'ombre, pour savourer la
gloire de la libération, comme le suggère la version anglophone.
En fait, je crois qu'il y a un certain degré
de résignation au combat dans "la complainte", de résignation à être les
élus d'un lutte cyclique, permanente. Quand la libération sera obtenue, les combattants
seront oubliés dans la joie retrouvée, mais ces mêmes combattants choisiront de plonger
dans l'anonymat ("l'ombre") de ce même bonheur retrouvé, et fourbiront leurs
armes pour de futurs combats de libération.
Le Partisan habite l'Ombre; il est devenu dès
son premier un combat un vigile permanent, acceptant l'anonymat pour être en mesure de
participer aux luttes futures.
On peut aussi comprendre ce retour jumelé de
la victoire et de l'ombre comme le résultat de l'accumulation des souffrances vécues
dans le combat: à qui parler de ses souffrances quand tout le monde pense à fêter, et
pour quel objet?. Les combats, ses séquelles physiques, les visions de mort, les bruits
des cris....maintiendront forcément dans l'ombre ceux qui les ont subi, car ils leur
rappelleront constamment la barbarie possible.
En somme, le syndrome du combattant qui
perdrait sa joie quand tout le monde la retrouve; car le temps permet aux souvenirs et aux
bilans macabres de se répandre dans sa vie intérieure.
Le retour dans l'ombre est une protection...
Je comprends assez mal que la version d'Hy
Zaret n'ait pas traduit fidèlement ce dernier vers.
Marc Gaffié.
COMPLAINTE DU PARTISAN
Les Allemands étaient chez moi
On m'a dit résigne toi
Mais je n'ai pas pu
Et j'ai repris mon arme.
Personne ne m'a demandé
D'où je viens et où je vais
Vous qui le savez
Effacez mon passage.
J'ai changé cent fois de nom
J'ai perdu femme et enfants
Mais j'ai tant d'amis
Et j'ai la France entière.
Un vieil homme dans un grenier
Pour la nuit nous a cachés
L¹ennemi l'a su (Les Allemands l'ont pris)
Il est mort sans surprise.
Hier encore nous étions trois
Il ne reste plus que moi
Et je tourne en rond
Dans la prison des frontières.
Le vent souffle sur les tombes
La liberté reviendra
On nous oubliera
Nous rentrerons dans l'ombre
Paroles : Emmanuel d'Astier de La Vigerie dit "Bernard".
Musique : Anna Marly
écrit en 1943, à Londres.
THE PARTISAN
When they poured across the border
I was cautioned to surrender
This I could not do
I took my gun and vanished.
No one asks me when I'm going
No one asks me what I'm doing
Comrade, you who know
Oh, you must keep my secret.
I have changed my name so often
I've lost my wife and children
But I have many friends
And some of them are with me
An old woman gave us shelter
Kept us hidden in the garret
Then the soldiers came
She died without a whisper.
There were three of us this morning
I'm the only one this evening
But I must go on
The frontiers are my prison.
Oh, the wind, the wind is blowing
Through the graves the wind is blowing
Freedom soon will come
Then we'll come from the shadows.
Paroles : Hy Zaret, adapté d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie (dit "Bernard").
Musique : Anna Marly